![]() Sol Son-Gyong |
![]() Youn In-Wan |
Shin Angyo Onshi s’inspire de classiques de la littérature coréenne. A l’occasion du dixième volume, Youn In-Wan, le scénariste, a rencontré le professeur Sol Son-Gyong, grand spécialiste de la littérature classique.
| Youn : | Enchanté. Aujourd’hui, je rencontre le professeur Sol Son-Gyong, le plus grand spécialiste de la littérature coréenne. En fait, je pensais que vous n’accepteriez jamais de me rencontrer. | Sol : |
| Ah ah ah ! C’est vrai que beaucoup de gens trouvent les universitaires très froid et distants. Dites-vous que je suis l’agent immobilier du quartier (rires). |
| Youn : | Quand même, j’adapte les classiques de la littérature et là, je rencontre un spécialiste, je me sens un peu mal à l’aise. | Sol : |
| Quand j’ai reçu votre invitation, j’ai demandé à mes étudiants s’ils connaissaient Shin Angyo Onshi. Ils m’ont tous dit que s’était très intéressant et que cela donnait une autre vision, moins rigide, des classiques coréens. En fait c’est grâce à eux que j’ai accepté cette rencontre. J’avais envie de voir à quoi ressemblait celui qui arrivait à passionner mes étudiants. |
| Youn : |
| Merci beaucoup. Allons droit au but ! Il y a quelques années vous avez démontré que le personnage de Mon-Ryong dans la légende de Chun-Hyang avait bel et bien existé et maintenant vous dites que c’est aussi le cas pour Hongil Dong. Quel type de recherche avez-vous fait pour en arriver à ces conclusions ? |
| Sol : |
| Les recherches sur les classiques sont un peu comme de la paléontologie. Dans le cas de la légende de Chun-Hyang, j’ai du faire 30 ans de recherche à travers tout le pays pour en découvrir l’auteur. Il fallait d’abord dater le manuscrit mais pour la suite je n’avais que très peu de matériel |
| Youn : |
| Ca vous a pris 30 ans ? |
| Sol : |
| Les classiques sont comme des perles enfouies au fond des océans. Aujourd’hui encore, de nombreuses légendes cachent une réalité historique. |
| Youn : |
| J’ai honte de l’avoir utilisée sans savoir le travail que cela représentait pour vous. A propos de la légende de Chun-Hyang, beaucoup de gens pensent encore que ce n’est qu’un roman que l’on a du mal à dater, non ? |
| Sol : |
| On croit souvent que c’est une pièce de théâtre classique, mais c’est une erreur. Au départ, c’est un récit qui s’inspire de personnes ayant réellement existé et j’ai découvert qui en était l’auteur. |
| Youn : |
| Vraiment ? |
| Sol : |
| C’est Cho Kyong-Nam, un général de la période 1570-1641. Quand on lit attentivement la légende de Chun-Hyang, on se rend compte que Mon-Ryong se fait passer pour un vagabond et dénonce la corruption. Même s’il s’agit d’un roman, on peut penser que cela s’inspire du contexte historique de l’époque où il a été écrit.. Ces fonctionnaires corrompus étaient tous puissants et ce n’était pas évident de les dénoncer, mais Cho Kyong-Nam était un chef militaire et personne ne pouvait donc lui résister. De plus, c’était sûrement quelqu’un de violent mais, en même temps, il était assez sensible pour écrire ce roman pour l’un de ses disciples. |
| Youn : |
| C’est ce qu’il a fait ? |
| Sol : |
| Oui, il avait un disciple du nom de Song I-Song. C’était quelqu’un de très intelligent. Il est parti trois fois comme Angyo Onshi, alors qu’on disait que c’était difficile de le faire ne serait-ce qu’une seule fois. La deuxième fois, il a sauvé les populations les plus pauvres de la région d’Honam: tout porte à croire qu’ils ne font qu’un. |
| Youn : |
| Effectivement. Alors, Mon-Ryong est inspiré d’un personnage réel. Tout à coup, je me demande si c’est aussi le cas pour Chun-Hyang… |
| Sol : |
| Elle est hélas, entièrement inventée. I-Song a été un grand Angyo Onshi qui a consacré sa vie à aider le peuple. Kyong-Nam a écrit un roman pour lui et pour accrocher un peu plus le lecteur, il a rajouté une belle histoire d’amour. C’est pour ça qu’il a inventé le personnage de Chun-Hyang. |
| Youn : |
| En tant que scénariste, je le comprends très bien. Finalement Mon-Ryong est le seul personnage ayant réellement existé, c’est quand même dommage pour la belle Chun-Hyang… |
| Sol : |
| Chun-Hyang étant un personnage fictif, elle est différente selon les versions. Parfois, c’est la fille d’un fonctionnaire, parfois, c’est une matronne. Cela dépend de celui qui a retranscrit l’histoire. |
| Youn : |
| La légende de Chun-Hyang est vraiment très célèbre, il ne devrait pas y avoir tellement de différence d’une version à l’autre et pourtant c’est le cas, surtout pour la fin. Dans le premier tome de Shin Angyo Onshi, je lui ai donné une fin malheureuse mais après, en faisant des recherches, j’ai trouvé tellement de fins différentes que je n’ai jamais su quelle était la bonne. Pourriez vous nous le dire ? |
| Sol : |
| À l’origine Chun-Hyang n’était pas l’héroïne de cette histoire, c’était Mon-Ryong, l’Angyo Onshi. Partant de là, cette histoire ne peut pas avoir d’aspect honteux. Il y a des versions qui finissent bien, avec le mariage de Mon-Ryong et de Chun-Hyang mais il y en a aussi où ayant perdu son amour, se suicide… Si je laisse parler mon cœur…Pour la vraie fin…Je dirais que c’est la fin heureuse. Mais un historien vous dira que le mariage d’un Angyo Onshi et de la fille d’un fonctionnaire était impossible à l’époque. |
| Youn : |
| Vous pensez que la fin heureuse est l’originale. Mais c’est vrai que, dans le contexte de l’époque, elle paraît peu crédible… |
| Sol : |
| Mais il ne faut pas oublier que c’est une fiction écrite par un maître pour son disciple, et inspirée par celui-ci, dans ce cas iriez-vous lui donner une fin triste ? Je ne crois pas (rires). |
| Youn : |
| C’est vrai, en tant qu’écrivain, j'aurai dû y penser. |
| Sol : |
| C’est bien ce qui m’a intéressé chez vous. |
| Youn : |
| Comment ça ? |
| Sol : |
| Pour être franc, après avoir lu Shin Angyo Onshi, je me suis dit que je rencontrerais le scénariste, je l’assassinerais (rires), parce que votre histoire à beau être une fiction, vous allez trop loin certaine fois. Je comprends que les gens apprécient, mais en tant que spécialiste de la littérature classique, il m’a fallu du temps pour m’y faire ! |
| Youn : |
| Evidemment, je suis vraiment désolé… |
| Sol : |
| Il ne faut pas, c’est à moi de m’excuser. Après ma lecture, j’ai pris deux ou trois jours pour réfléchir et je me suis aperçu que j’avais oublié quelque chose d’important: je suis un pédagogue, pas un gardien du temple. La fiction ne doit le respect qu’à elle-même. Je cherche la réalité cachée dans les classiques de la littérature mais je n’ai pas à juger de votre travail. La littérature fait partie de l’histoire, mais c’est avant tout un art, c’est ça le plus important. Au départ, en recherchant les véritables identités de Mon-Ryong et Hongil Dong, je voulais montrer la grandeur de la littérature coréenne au reste du monde et, de ce point de vue, votre travail est fantastique puisque vous l’avez présenté au lecteur Japonais. |
| Youn : |
| Merci beaucoup (peur). En fait quand j’ai imaginé Shin Angyo Onshi, j’ai beaucoup hésité à utiliser la littérature coréenne comme trame pour une histoire destinée à un public étranger. Les lecteurs japonais risquaient de ne pas être en phases avec le scénario. Finalement, j’ai décidé de faire confiance à leur jugement. Ceux qui en lisant cette nouvelle légende de Chun-Hyang, auront envie de lire la légende originale, la chercheront. Pour les autres peu importe qu’ils en ignorent l’existence. |
| Sol : |
| Je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. |
| Youn : |
| Il y a d’autres personnages pour lesquels je me suis inspiré de personnages historiques ou du moins qui ont des noms de personnes réelles. Par exemple dans Mandarage, Ho Jun est fidèle au serment d’Hippocrate. Ce n’est pas encore grand-chose, mais j’espère avoir fait connaître d’autres personnages historiques de Shin Angyo Onshi. |
| Sol : |
| Hongil Dong fait partie de ces personnages, non ? J’ai été très surpris en lisant la légende d’Hongil Dong. |
| Youn : |
| Ah bon ? Pourquoi ? |
| Sol : |
| Parce que la mort de l’héroïne ressemble beaucoup à celle du vrai Hongil Dong. |
| Youn : |
| C’est vrai ? Je ne le savais pas du tout. |
| Sol : |
| Ho Gyung, l’auteur de la légende d’Hongil Dong est connu pour avoir écrit ses romans en s’inspirant de personnages réels et c’est le cas pour Hongil Dong. Je me suis plus particulièrement intéressé à lui au cours de mes recherches : j’ai trouvé qu’il s’agissait d’un voleur ayant vécu vers 1500 et ayant lutté pour le peuple jusqu’à sa mort. |
| Youn : |
| Il est mort au combat ? Dans le roman, il devint le paisible roi du pays de Yourte… C’est vrai ? |
| Sol : |
| C’était un bandit au grand cœur, mais pour les dirigeants du pays, ce n’était qu’un voleur parmi d’autres. Quand le roi a ordonné son arrestation, Hongil Dong a quitté le pays. A la même époque, un personnage lui ressemblant beaucoup apparaît dans l’histoire populaire d’Okinawa. Là, il prend le nom de Oyakeakahachi Hongawara et devient un bandit au grand cœur aidant le peuple de l’île. Mais au Japon comme en Corée, les dirigeants le voient comme un simple voleur et il meurt en combattant contre l’armée régulière. |
| Youn : |
| C’est très surprenant ! |
| Sol : |
| C’est pour ça que le combat entre Hongil Dong et Mun-Su m’a beaucoup intéressé. J’avais l’impression de voir le dernier combat du vrai Hongil Dong. Mais une bande dessinée reste une bande dessinée et rien ne doit entraver l’imagination créative de son auteur. Surtout qu’une œuvre sera d’autant meilleure qu’elle aura son identité propre. C’est cette pensée qui guide mes recherches. C’est en redonnant leur identité aux classiques coréens que nous leur redonnerons leur éclat. Il y a une autre raison qui m’a fait accepter cette rencontre : le Japon cherche à faire renaître une culture disparue avec le temps, afin de l’intégrer dans la culture mondiale. Je pense que la Corée a besoin d’en faire autant et j’espère bien ne pas me laisser distancer par les chercheurs Japonais. |
| Youn : |
| Merci beaucoup de nous avoir consacré autant de votre précieux temps. Pour finir, j’aurais une question plus personnelle : aimez-vous les bandes dessinées ? |
| Sol : |
| Ah ah ah ! A mon âge, j’aurais du mal à dire que j’en lis beaucoup mais j’aime beaucoup ça. J’en lisais beaucoup étant enfant, et je m’entends toujours très bien avec certains vétérans de la profession. En fait, je me demande si ce n’est pas à cause de ça que j’en suis devenu à faire mes recherches (rires). Je n’avais pas lu de bandes dessinées depuis longtemps avant Shin Angyo Onshi mais j’ai eu beaucoup de plaisir à le lire. J’espère que vous continuerez à faire du bon travail pour tous les lecteurs de Corée, du Japon et du monde entier. |
| Youn : |
| Merci beaucoup. J’espère que vous continuerez vos recherches ! Merci beaucoup, professeur, de nous avoir consacré autant de temps ! |