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Déjà Vu Déjà-vu est une œuvre unique à plus d’un titre. Tout d’abord parce qu’il s’agit d’un collectif de quatre historiettes écrites sur une période de huit années par Youn In-Wan. Ensuite parce que si ce dernier est le seul scénariste, il a fait appel à quatre des plus célèbres dessinateurs coréens pour s’occuper des illustrations. Enfin et surtout parce qu’il marque la première collaboration de Youn In-Wan avec Yang Kyung-Il, collaboration qui portera ses fruits comme chacun sait.

Déjà-vu (L’amour est éternel) est paru en Corée en 2004 chez Gochawon, et pour une fois le public français est chanceux puisque Soleil Production l’a éditée chez nous en juillet 2006. Pour la petite anecdote, sachez que sur la page de présentation de l’auteur, l’éditeur a choisi de traduire tous les titres en français, ce qui nous donne un «Envoyé du Roi» au lieu du Nouvel Angyo Onshi !

Concrètement, le recueil se divise donc en quatre parties, quatre histoires apparemment indépendantes réunies autour d’un même thème, l’amour, et nommées Printemps, Eté, Automne et Hiver. Au début de chacune d’entre elles, une page présente le dessinateur en quelques mots.

Intro relatée par Youn In-Wan

"Je pensais que si l’on devait écrire les propos d’un auteur, on aurait naturellement beaucoup de choses à écrire…
Bien que j’aie attendu ce moment avec impatience…
Etrangement, je me sens plutôt calme.

Quand je pense à cette époque incertaine où je n’avais rien…
Voici le premier story-board que j’ai écrit dans ma vie « Déjà-vu – Printemps »

Printemps… Eté… Automne… Hiver…
C’est avec l’aide d’innombrables personnes que je suis parvenu à écrire ce livre.

Entre l’épisode « Printemps » et celui intitulé « Hiver », 8 années ont passé. Mon expérience en tant qu’auteur a aussi évolué…
Il en est de même de ma conception de l’amour.

Chaque histoire reflète un moment particulier de ma vie… Je me sens un peu honteux de tout dévoiler.

Je tiens à remercier tous les dessinateurs qui ont bien voulu illustrer ce livre, ainsi que tous les lecteurs qui m’ont apporté leur soutien.

Quelque part, j’ai l’impression que j’ai enfin fini ma première œuvre et je suis fier de ça."

Printemps | Eté | Automne | Hiver
Analyse | Conclusion

Printemps

Chronologiquement, il s’agit du tout premier story-board jamais écrit par Youn In-Wan. Et c’est bien sûr l’histoire qui nous intéresse le plus, puisqu’elle est dessinée par Yang Kyung-Il. Cerise sur le gâteau, elle met en scène le personnage de Wonsul! Rappelons que ce personnage a réellement existé dans l’ancienne Corée, qu’il était le fils d’un général du Royaume de Shinra et qu’à la suite d’une bataille perdue il était tombé en disgrâce aux yeux de son père et avait dû s’exiler.

L’histoire s’ouvre sur cette fuite forcée de Won-Sul qui, au gré de son errance, parvient dans la région montagneuse de Ha-Sul. Au beau milieu de nulle part, il rencontre une jeune fille mystérieuse, So-Hyoul , juste après avoir sauvé un renard pris dans le piège d’un chasseur (extrait 1). L’automne passe, puis l’hiver, et le printemps voit les deux adolescents amoureux, amour qui sera bien sûr contrarié lorsque la bien-aimée disparaît et que la grand-mère de celle-ci vient ordonner à Wonsul de ne pas la rechercher. Devant l’insistance du jeune homme transi d’amour, la vieille femme lui révèle alors la vérité : il a été victime d’une illusion. So-Hyoul est en réalité la jeune renarde que Wonsul a délivrée au début de l’histoire, et qui s’est métamorphosée en jeune fille par amour pour son sauveur (extrait 2). Mais Wonsul s’obstine et déjoue les ruses de la grand-mère. Alors qu’il retrouve enfin So-Hyoul et court vers elle, le chasseur qui avait piégé la jeune renarde à l’automne surgit et abat d’une flèche la jeune fille. L’histoire s’achève sur l’image de Wonsul serrant So-Hyoul, redevenue animale, dans ses bras.

Extrait Déjà vu Extrait Déjà vu
Extrait n°1 Extrait n°2

Bien avant le Nouvel Angyo Onshi, Youn In-Wan et Yang Kyung-Il collaboraient déjà pour mettre en scène le personnage de Wonsul dans cette histoire d’amour tragique. Mais cette «version» de Wonsul, de par son caractère comme son graphisme, ressemble beaucoup plus au fiancé de Sando dans le tome 1 de SAO, qu’à l’ancien soldat d’élite froid et ironique du même manga. Ça et là on retrouve quand même la «patte» de Yang Kyung-Il, comme par exemple avec la grand-mère renard, personnage qui sous sa forme animale fait penser au Sando de Miss Fang, et dont l’apparition se fait un peu à la manière d’un guerrier fantôme dans SAO.

Eté

Youn In-Wan délaisse le Moyen-Age fabuleux de Corée pour s’ancrer dans la triste réalité du second conflit mondial. Au crayon, c’est Yoon Sung-Ki, connu en Corée pour ses histoires romantiques destinées aux adolescents (Fruit cocktail, Mambo Paradise, Chocoletter), qui se charge de retranscrire l’atmosphère tendue, âpre de cette histoire. Un rôle un peu à contre-emploi donc.

On fait la connaissance de la jeune et jolie Natsume, infirmière au sein de l’armée japonaise, en poste dans une prison militaire où elle lutte contre une épidémie de typhus. Appelée au chevet d’un prisonnier coréen qui vient de faire une tentative de suicide, le mystérieux monsieur Yoon, elle se sent attirée par cet intellectuel, persuadée de le connaître (extrait 3). Les deux personnes se lient d’amitié et au fil des mois tombent amoureuses. Le jour de la libération de monsieur Yoon, Natsume l’attend devant les portes de la prison, habillée de la tenue traditionnelle coréenne : par amour pour lui, elle a décidé d’abandonner sa patrie et de le suivre. A l’intérieur, deux gardes viennent chercher monsieur Yoon dans sa cellule mais pas pour le libérer : il va servir de cobaye pour le test d’un vaccin contre le typhus, expérience dont on ne sort pas vivant. Monsieur Yoon se résigne à son sort, tandis que devant la prison, Natsume continue à chanter son bonheur sans se douter que celui qu’elle aime est déjà mort. Comment dit-on «Je vous aime» en coréen, demande-t-elle au soldat en faction. «Je vous ai aimé» lui répond le soldat, au courant de l’expérience, sans oser la regarder dans les yeux.

Extrait Déjà vu Extrait Déjà vu
Extrait n°3 Extrait n°4

Dans cette seconde histoire, l’ambiance est tout aussi sombre. Dans les dernières pages, le découpage judicieux de Yoon Sung-Ki fait contraster l’atmosphère sordide de l’intérieur de la prison, où Monsieur Yoon attend sans le savoir la mort, avec la gaieté insouciante d’une jeune Natsume ivre de bonheur. De son coté, Youn In-Wan a eu la bonne idée d’utiliser un poème coréen pour traduire au mieux la mélancolie et la tristesse du dénouement (extrait 4).

Automne

Le dessinateur de Red Blood, Kim Tae-Hyung, met son style «occidental» au service de cette histoire qui se passe à New York. Cela donne un intermède bien agréable au niveau de la forme, grâce à des personnages finement dessinés, et des décors qui évoquent la bd américaine (on pense notamment à spiderman).

L’automne souffle sur la Grosse Pomme, les gens costumés déambulent à l’occasion d’Halloween. Au coin d’une rue, un vieil indien lit dans votre passé pour dix dollars. Il s’agit de Hawk-in-the-Cloud, devin qui s’est donné pour mission de dévoiler aux gens leur passé, persuadé que seul celui qui sait d’où il vient peut regarder vers l’avenir. Il fait la connaissance de Kim, un jeune coréen du sud en visite (extrait 5), puis de Susan, une jeune femme aveugle d’origine coréenne elle aussi, mais qui a grandi aux Etats-Unis. Tous deux sont des déracinés, mais Hawk-in-the-Cloud comprend tout de suite qu’ils se sont aimés dans une vie antérieure et sont destinés l’un à l’autre. Au fil des jours, guidés par un sentiment mutuel de «déjà-vu», les deux jeunes gens apprennent à se connaître et sortent ensemble (extrait 6).

Extrait Déjà vu Extrait Déjà vu
Extrait n°5 Extrait n°6

Alors que la Destinée semble enfin s’accomplir, Hawk-in-the-Cloud finit par accepter de lire l’avenir à Kim, impatient de savoir si son premier album, qui va sortir en Corée, marchera. L’indien lit la mort dans ses préages mais choisit de mentir, un peu par lâcheté, un peu parce qu’il ne croit pas lui-même en ses prédictions, et lui conseille de retourner en Corée pour accompagner la sortie du disque. Le jeune homme part sur le champ, laissant Susan à New-York, et quelques temps plus tard, Hawk-in-the-Cloud apprendra que le jeune chanteur de hip-hop est décédé de retour dans son pays, dans des circonstances mystérieuses…

Même si encore une fois l’histoire connaît un dénouement tragique, c’est de loin la plus comique, notamment grâce au personnage de Kim, insouciant et rieur, qui fait des étincelles face au flegmatique Hawk-in-the-Cloud. Au passage, Kim Tae-Hyung, le dessinateur, rend discrètement hommage aux comics ainsi qu’à Starwars via les costumes de super-héros que portent les new-yorkais pendant Halloween. Coté thématique, c’est peut-être la moins Youninwanesque des quatre histoires, même si la qualité est toujours au rendez-vous.

Hiver

La dernière histoire pose plus que jamais la question de la Destinée et introduit aussi la notion de libre-arbitre. Est-ce que tout est défini par avance ? Qu’est-ce que la liberté au fond ? Le dessinateur est Park Sung-Woo, dessinateur très populaire auprès des ados en Corée, et dont les histoires mettent en scène des mondes imaginaires.

Plusieurs milliers d’années après la disparition des humains sur Terre, deux femmes, Hoo et Woong, sont recrées par une race extraterrestre et placées dans un nouveau jardin d’Eden niché au cœur des montagnes. Afin de repeupler la Terre, un homme, Hwan, est crée à son tour et programmé génétiquement pour s’accorder en tout point avec la deuxième femme, Woong. Mais au fil des mois, allant à l’encontre des lois génétiques, il se trouve plus d’affinités avec celle qui joue un peu la «grande sœur», Hoo. Celle-ci est stérile et essaye de le rediriger vers Woong, mais rien n’y fait, et ils deviennent de plus en plus proches (extrait 7). Dans ce ménage à trois, ce qui doit arriver arrive : Woong, déçue, jalouse, poignarde Hwang puis essaye de tuer sa grande sœur mais renonce finalement et se tranche la gorge. Hwan, pourtant gravement blessé, est bien déterminé à se rendre dans la «zone interdite» pour y trouver une fleur et l’offrir à Hoo en gage de son amour. En chemin, il rencontre le Dieu chargé de veiller sur eux, et l’affronte pour gagner sa liberté (extrait 8). Dépité, le gardien renonce à comprendre la nature humaine et le laisse aller vers son Destin. Hoo retrouve son bien-aimé au sommet de la montagne, lui avoue enfin son amour, et tous deux pénètrent dans les ruines d’une ancienne ville humaine. Ils s’asseyent sur un banc au milieu des gravats, savourant leur liberté chèrement gagnée, et admirent la lune. La boucle est bouclée, les deux amants sont enfin réunis (extrait 9).

Extrait Déjà vu Extrait Déjà vu Extrait Déjà vu
Extrait n°7 Extrait n°8 Extrait n°9

Sur le fond, cette histoire, très belle, fait un penser au mythe de Prométhée, dans le sens où Hwan se rebelle contre l’autorité du Dieu de cet Eden et affirme sa volonté, tout comme le Titan s’était dressé contre Zeus. Mais la comparaison s’arrête là : si Prométhée cherche à aider les hommes, le dénouement de l’histoire laisse à penser que Hwan, en voulant vivre comme il l’entend, condamne plutôt une éventuelle réapparition des humains sur Terre !
Bien avant SAO, Youn In-Wan marquait déjà son intérêt pour les légendes coréennes puisqu’il en utilise déjà une ici, en l’interprétant à sa façon bien entendu. Graphiquement, les personnages sont soignés, et l’ambiance de cocon protecteur est bien rendue grâce à Park Sung-Woo. Seul bémol : les visages des deux personnages féminins auraient gagnés à être plus différenciés car on les confond facilement à la lecture.

Analyse

Ce qui n’est à première vue qu’un recueil de quatre histoires autour du thème de l’amour se révèle finalement être l’histoire d’un seul et même amour qui traverse le temps, un homme et une femme qui s’incarnent dans un «quand» et un «où» différent à chaque fois, mais finissent par se retrouver parce que c’est leur Destin. Le titre, et le sous-titre, de l’oeuvre prennent tout leurs sens : Déjà-Vu – L’amour est éternel. Car c’est cette impression de déjà-vu qui guide ces deux êtres l’un vers l’autre, et leur permet de «garder le contact» à travers le cycle de réincarnation.

Pour rendre cette idée de destinée, des liens sont tissés entre les parties. Par exemple, en Automne, Hawk-in-the-Cloud sent que Kim a été un poète dans une vie précédente, et encore avant un guerrier. Il s’agit bien sûr de Monsieur Yoon et de Wonsul, dont le véritable nom était… Kim Wonsul Autre exemple, la montagne, qui sert de décor au Printemps et à l’Hiver, comme pour encadrer le récit. Dans cet espace hors du temps et chargé de mystères, Wonsul comme Hwan font la rencontre d’un renard blanc, sorte de gardien divin chargé de les empêcher de rejoindre leur bien-aimée. Cet être fantastique cède devant la détermination du «prétendant» dans les deux cas, et si le malheur est à la clé pour Wonsul, Hwan et Hoo peuvent enfin goûter au bonheur.

Amour éternel qui défit les lois naturelles (Wonsul est un humain, So-Hyoul une renarde), patriotiques (Natsume est japonaise, monsieur Yoon coréen et résistant), amour qui fait fi de la différence (Susan est aveugle) et va même égoïstement réduire à néant les chances de voir un jour la Terre repeuplée dans la dernière histoire ! Amour qui mûrit aussi : si Wonsul ne parvient pas à parler de ses sentiments, Natsume déclare à Monsieur Yoon qu’elle l’aime bien ; en Automne, Kim fait courageusement sa déclaration d’amour à Susan, et dans la dernière partie Hwan n’hésite pas à affronter le Dieu chargé de la protection du «Paradis» par amour pour Hoo. Comme s’il avait fallu tout ce temps et ces incarnations pour que l’amour éternel se purifie, grandisse et conquiert enfin sa liberté.

Conclusion

Youn In-Wan, qui confie dans la préface avoir beaucoup révélé de son expérience personnelle de l’amour avec ce livre, nous offre une œuvre originale, tant dans son contenu (l’idée de réincarnation) que dans sa forme (l’articulation des histoires, les dessinateurs différents). On retrouve quelques thèmes chers à l’auteur : la montagne, lieu de mystère et de magie ; l’illusion, qu’elle soit subie ou volontaire ; ou encore la cruauté et la stupidité des Hommes. Un collectif intéressant que tout fan de Shin Angyo Onshi aimera avoir dans sa bibliothèque.

Rédigé par Magnus